Tous les hommes actuels descendent-ils en ligne directe de
quelques couples de proto-Cro-Magnon venus d'Afrique noire ?
La génétique et l'anthropologie
Depuis la découverte du code génétique, support de l'hérédité, dans les années 1950, les progrès en génétique ont permis
de comparer les séquences d'ADN de deux individus, de déterminer dans quelle mesure ils diffèrent et, donc, s'ils possèdent ou non un ancêtre commun plus ou moins proche. Au vu de ces succès, l'anthropologie s'est très tôt intéressée à la génétique, en parvenant à définir les
relations phylogénétiques existant entre les hominidés, et à démontrer l'extraordinaire parenté génétique du chimpanzé et de l'homme. Peut-on faire mieux et comparer des êtres bien plus proches,
des hommes entre eux, pour déterminer à quand remontent leurs ancêtres communs? Cela est beaucoup plus difficile, car l'ADN du noyau cellulaire ne permet pas une telle analyse au-delà d'une
poignée de générations. À chaque génération en effet, les patrimoines génétiques hérités des parents sont brassés de manière aléatoire lors de la formation des cellules sexuelles (spermatozoïdes
ou ovules). Puis, lors de la fécondation, les ADN des deux parents, donc de deux généalogies distinctes, se mélangent, ce qui complique encore la tâche. Il est donc très difficile de remonter la
piste au-delà de quelques générations. Il fallait donc trouver un ADN qui se transmette sans brassage au cours des générations: l'ADN mitochondrial répondait parfaitement à cette
attente.
L'ADN mitochondrial, un traceur universel
Les mitochondries sont des structures microscopiques, en forme de bâtonnets cylindriques, logées dans le cytoplasme des
cellules. Leur rôle est de fournir à la cellule l'énergie nécessaire à son fonctionnement. Les mitochondries ont la particularité de posséder leur propre ADN, l'ADN mitochondrial (ADNmt), qui est
différent de celui du reste de la cellule, logé dans le noyau. Contrairement à l'ADN du noyau cellulaire, qui provient à la fois de l'ADN maternel et de l'ADN paternel, l'ADNmt ne provient que de
la mère. Lors de la fécondation en effet, le spermatozoïde se débarrasse de ses mitochondries en pénétrant dans l'ovule. De sorte que tout l'ADN contenu dans les mitochondries d'un individu,
homme ou femme, lui a été légué par sa mère. En étudiant les gènes (peu nombreux) situés sur l'ADNmt, on peut donc remonter la généalogie d'une personne uniquement du côté maternel, ce qui évite
les complexités dues au mélange des gènes des deux parents à chaque génération.
Le modèle de l'Arche de Noé
En 1987, deux chercheurs américains, Rebecca Cann et Allan Wilson, ont comparé l'ADN mitochondrial de centaines
d'individus originaires des cinq continents et sont parvenus à reconstituer un arbre généalogique commun. Ils ont observé que l'ADNmt est remarquablement homogène chez les humains, et que toutes
les populations du monde sont plus ou moins étroitement apparentées aux peuples de l'Afrique subsaharienne. Ils ont déterminé que tous les êtres humains actuels sont les descendants d'une petite
population ancestrale africaine qui vivait il y a 150000 à 200000 ans seulement. Ces dates ne sont pas contredites par les fossiles: elles correspondent effectivement à l'âge des plus anciens
fossiles d'Homo sapiens découverts récemment en Afrique orientale (Homo sapiens idaltu), lesquels auraient ensuite émigré via le Proche-Orient pour s'installer, en une centaine de milliers
d'années, sur les cinq continents.
Ainsi, un seul groupe d'individus nés en Afrique aurait donné naissance à tout le genre humain actuel en se répandant
à travers le monde. Cette théorie, en ce qu'elle fait remonter l'origine de tous les humains actuels a des ascendants africains, a reçu le nom de « Out of Africa ». On l'appelle
aussi « modèle de l'Arche de Noé », car elle rappelle le mythe biblique selon lequel Noé et ses fils auraient entièrement repeuplé la Terre, désertée de toute vie, après le
Déluge.
5000 Eve pour tous?
Faut-il pour autant conclure que les études menées sur l'ADN mitochondrial nous conduisent à une femme, une « Eve
mitochondriale », qui serait aux origines de l'homme actuel? Pas du tout. Des estimations de la taille de la population féminine ancestrale nécessaire pour produire les variations observées dans
l'ADN mitochondrial chez les humains actuels font état d'environ 5000 femmes « fondatrices ». Cela ne signifie nullement, bien entendu, qu'il s'est trouvé un groupe de pionniers, il y a 150000 ou
200000 ans, constitué de 5 000 « Eve » vivant dans un même groupe social en compagnie de 5000 « Adam » !
En fait, ce calcul signifie seulement que le lignage génétique des mitochondries de ces quelque 5000 femmes (qui n'étaient
probablement pas contemporaines) est le seul qui soit parvenu jusqu'à nous; toutes les autres lignées génétiques, certainement très nombreuses, se sont éteintes à un moment ou à un autre, sous
les coups de la famine, des épidémies et autres phénomènes naturels.
Et Adam?
Parité oblige, de récentes études ont également été menées sur l'ADN du chromosome Y masculin, qui se transmet uniquement
de père en fils. Cette étude révèle là aussi, semble-t-il, une origine commune africaine, plutôt est-africaine, mais soulève en même temps un problème de taille: les ancêtres communs mâles de
l'humanité actuelle ne remonteraient qu'à 60000 ans! Cet important écart d'âge entre les « Eve mitochon-driales » et les « Adam chromosomiques » souligne, s'il en était besoin, les limites de ce
type d'études.
D'importantes contestations
À cette théorie « Out of Africa » de l'Arche de Noé, certains
chercheurs, en l'absence de preuves mieux établies, opposent une autre théorie, tout aussi valable: la théorie dite du « Candélabre » (ou du multirégionalisme). Selon eux, il n'y aurait eu qu'une
seule grande émigration venant d'Afrique, celle menée par les Homo ergaster il y a près de 2 millions d'années. Cette souche originelle forme le
tronc commun, la base du candélabre. À partir de ce tronc commun, différents types d'Homo erectus se seraient individualisés en Afrique, au
Proche-Orient, en Chine et en Indonésie (ce sont les différentes branches du candélabre). Et chaque type local d'Homo erectus serait à l'origine
d'un des grands types humains actuels (Homo sapiens). Selon cette théorie, l'homme actuel serait donc apparu progressivement, de manière
simultanée, en différents endroits de l'Ancien Monde. Ardue du point de vue scientifique, la question de l'origine unique 'africaine) ou multirégionale (candélabre) de l'Homme actuel fait
actuellement l'objet d'intenses débats.
Source : Les origines de l'Homme
Erick
Seinandre
Petite Encyclopédie Larousse